L’humain observé par la matière
Le 13 décembre 2025, l’artiste Renaud Atemengue a ouvert son exposition «États d’âmes» au public, à travers les portes du Cabinet de Sciençage. Une fenêtre ouverte sur l’intimité de l’artiste, et par extension sur celle des spectateurs, invite à une expérience à la fois sensorielle et introspective.
Cette exposition est avant tout l’occasion de découvrir une autre dimension de l’art camerounais : celle d’une multiplicité de textures et de matières issues du quotidien, parfois perçues comme dérisoires. Renaud Atemengue s’en inspire et s’en saisit pour façonner sa vision de l’humain, traduisant des émotions profondes, notamment une mélancolie palpable face à des natures mortes qui, sous son regard, semblent reprendre vie. Elles composent alors des scènes poignantes, dans lesquelles chacun peut se reconnaître, ne serait-ce que le temps d’un instant.
Les traits artistiques de Renaud Atemengue
Normalement, nous commencerions par vous parler de l’artiste. Mais, à l’image de sa propre performance, nous laisserons plutôt ses œuvres s’en charger.
Tout d’abord, quels sont les états d’âme mis en avant ici ? L’artiste nous parle de deuil, mais pas sous le prisme de la perte ; il est question de changement. Changement d’état, de perspective, ou simplement de positionnement. Le deuil ici n’est pas synonyme de fin, mais de l’acceptation d’une vie au-delà d’un passé dans lequel nous étions confortable.
Renaud laisse ici son art nous parler, pas à la personne curée que nous présentons à notre environnement, mais la perle cachée tout au fond de notre carapace, Il parle à notre cœur.
Établissons quelques notions fortes, l’essence de l’appréciation de et l’absorption de l’art de Renaud tel qu’il les matérialise dans nos esprits spectateurs :
Couleurs
Pour des œuvres aussi vibrantes, la puissance de la couleur est secondaire à celle de la matière. Renaud nous invite à pas juste à voir, mais ressentir physiquement le contraste, la profondeur et l’harmonie. Ce que certains cherchent à simuler par des gammes de couleurs. sont ici remplacés par des textures et des traitements qui donnent à l’ensemble une force unique dans la scène artistique camerounaise.
Émotions
Aucune de ses œuvres n’est complète sans son véritable sujet : le spectateur. Se plonger dans son travail, c’est affronter son propre passé, son présent ou même son avenir. Ressentir juste assez pour faire jaillir en nous des images, des sons, des sensations, et même des fantasmes qui ne pourraient être reproduits par aucun autre artiste.
Expérience
Renaud ne nous invite à rien ! Ses œuvres ne décrivent aucune société, aucune valeur ou défaut moral ; elles ne nous éduquent sur rien. « Voici une réalité de mon existence à laquelle j’ai été confronté, et l’émotion dans laquelle elle m’a plongé. » Tout le reste est entre les mains du spectateur. Cette exposition est une expérience intime où chacun suit un parcours émotionnel propre à son histoire, pour n’en tirer qu’un message personnel, unique à lui seul.
Revenons-en à l’art de Renaud. Revenons à ce qu’implique de traduire, au-delà de la condition humaine, le cœur même d’un individu. Peignons ensemble une image.
La forte odeur d’un feu de bois… si puissante qu’elle laisse à peine passer le fumet des arômes délicieux d’un repas de fête, prévu pour toute la famille ce soir. Mais attends, la famille est vaste. Tous ces enfants qui crient et s’agitent au loin… c’est pour ce repas au village. Ils m’auraient irrité autrefois, mais ce bruit est une mélodie à mes oreilles aujourd’hui. En plus, Je suis en sueur, à force de participer aux préparatifs. C’est pénible, mais réjouissant. Je suis heureux d’être parmi les miens, de ressentir à nouveau la présence de ma grand-mère, si attendrissante, qui se donne tant de peine dans sa cuisine traditionnelle. Je me réjouis de goûter à nouveau ces plats que je n’ai retrouvés nulle part ailleurs.
C’est mon histoire. C’est ce que Renaud me raconte, mais moi seul pouvais le comprendre ainsi.
Des récits comme celui-ci, mille personnes pourraient visiter l’exposition et en vivre mille différents. Même plus, car un cœur vagabond pourrait nous mener à des destinations variées en empruntant les mêmes sentiers.
Disons-le, les créations de Renaud, plus loin que les commentaires intimistes traduits par des éléments naturels, parviennent à s’étendre sur un large panel d’approches et de sujets. Nous sautons d’une représentation de scission familiale à un commentaire sur la perte définitive et émotionnelle d’êtres chers, en passant par une réflexion sur la condition humaine… Cette exposition est une véritable montagne russe de sentiments et n’est pas de tout repos surtout si l’on a des émotions refoulées qui se bousculent en nous. Important de considérer ceci dit que nous ne saurions ressentir tout cela si nous n’avons pas les clés pour comprendre son message. Prenons un cas pratique.
Le Baiser de Judas
Avez-vous déjà aimé ?
Le baiser de Judas est l’œuvre de Renaud qui matérialise le mieux tout ce dont nous avons parlé jusqu’à présent. C’est une représentation très libre à l’interprétation et au bout de quelques conversation à peine, des interprétations si divergentes de l’œuvre en ont découlés que nous vous invitions vivement à vous faire votre propre expérience, et à comprendre pourquoi l’artiste peine autant à s’en séparer.
On y voit deux êtres… Ignorez le fait qu’ils soient noirs, ça ne traduit pas leur « Africanisme », souciez-vous cependant du fait qu’ils soient… lisses. Leur environnement est confus, chaotique, un amas de charbon, une brume figurative. On n’y distingue rien, probablement eux non plus. Autour encore du rouge. On y prête pas directement attention mais maintenant qu’on en parle, pourquoi un schéma ici ? Et le cadre alors ? Du bois ? Des pelures ? Tout va dans tous les sens, l’artiste il s’est complètement lâché là… Mais… Le sujet est lisse.
Une seule chose attire et mérite même notre attention : La relation entre les deux personnages. Le monde autour a beau être chaotique, ils comprennent, ils savent ce qui est important : Eux. La prochaine question que nous sommes en droit de nous poser est : C’est qui « Eux » ? Marquons un temps de pause ici, et rappelons-nous que le sujet dans toutes ces œuvres c’est toujours « toi ». Reformulons donc la question : C’est qui « Nous » ?
L’intimité est un cercle très fermé, un cercle férocement solide de l’extérieur et terriblement fragile de l’intérieur. Avoir quoique ce soit ou qui que ce soit dans ce cercle fermé est synonyme d’acceptation, de confiance aveugle et surtout d’amour sincère… Regarde ton reflet sur le tableau, la paix sur ce visage, l’abandon du « soi » à l’idée du « Nous ».
Il n’est pas juste question ici d’émotions, on voit une action, une démonstration d’affection de la part de l’autre. Le bonheur de recevoir cette attention est balancée par à quel point nous pouvons être aveugle aux motivations des autres à notre égard. Pas d’expression, même pas la possibilité de voir dans les yeux de l’autre ce qu’il éprouve en posant cette action. Est-ce pour cela que nous fermons les yeux ? Par peur de voir en l’autre des mises en garde qui nous éloigneraient de cet instant parfait ? Ou par égoïsme car le moment n’est pas pour un « nous » quelconque, c’est entièrement centré sur le « moi » !
Que voyez-vous à présent dans cette œuvre ? Un membre de famille ? Un amour ? Une amitié ? Plus encore ? C’est important de se souvenir tout de même que l’œuvre est intitulée le baiser de Judas, On sait tout au moins un peu que ce baiser n’a pas la meilleure réputation mais ne tombons pas sottement dans le piège de croire que nous sommes tous le messie ici. C’est encore là un coup de génie de l’artiste, que de pouvoir aussi bien nous présenter comme nous laissant aller à une relation intime, que nous présenter comme l’antagoniste qui cache ses véritables intentions dans une relation où notre ascendant est évident.
Il n’y a pas de leçon à tirer de cette œuvre, souvenez-vous en. C’est juste un reflet de vous avec une profondeur et précision déterminés par la force de votre volonté à vous confronter véritablement. À noter que cette œuvre, et toutes les autres d’ailleurs sont accompagnés par des poèmes et textes qui recentrent l’expérience sur la vision de l’artiste. Ce sera l’un des grands plus à vivre cette exposition en présentiel.
Une expérience unique
Cette œuvre est une expérience parme d’autres, toutes aussi percutantes. Bien que celle-ci puisse avoir des messages vastes, je peux vous assurer que d’autres pourraient mieux résonner avec l’être au fond de vous.
Il y’a le grand sujet que nous brossons ci et là tellement il enveloppe tout ce dont nous parlons ici, le début, les relations entre l’humanité présentée dans ces œuvres et les matières dont s’est inspiré Renaud dans la création de toutes ces œuvres.
Renaud est un cuisinier, c’est surtout un Camerounais originaire de la région du centre. Il est fier de ses origines et oui les savoirs du monde se retrouvent dans ses œuvres, son éducation catholique, sa proximité aux grandes lignes de l’histoire noire que tous les Africains partagent, un parcours atypique où l’art pour lui n’est pas définit par le spectaculaire d’une œuvre mais la proximité de celle-ci au sujet dépeint.
La peinture c’est bien, mais ce n’est pas du Renaud. Dans cette collection il ne voulait rien de plat, rien de neutre, rien d’artificiel. Tout se devait d’avoir une personnalité et l’art ici c’est de trouver un équilibre entre sa vision et mère nature. Il ne plie pas l’outil à sa volonté, mais il converse avec, exerce un travail remarquable de diplomatie non seulement entre lui et ses émotions, lui et ses outils mais même entre eux. Une trêve entre le charbon et le fil, entre le pistache et l’argile… Une œuvre en particulier a tellement de couleurs qu’elle seule est une négociation entre le jour et la nuit.
L’exposition de Renaud se tiendra jusqu’au 31 Janvier 2025, du temps pour vous plonger dans tout ce monde qu’il a mis sur pieds. Venez voir dans cette exposition des facettes de sa création que vous seuls êtes capable en mesure de comprendre et nous avons hâte de savoir ce que vous aurez vécu à son contact.